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J'ai scrupuleusement respecté le texte de l'auteur, j'ai fait que la mise en page HTML et la mise en place des images

"Mieux vaut tard que jamais"

L'histoire de retrouvailles inattendues après 51 ans entre 2 Radiotélégraphistes de la Marine Marchande

1959-2010

 

Le M/S  "Ville de Nantes"

 

 

Voici l’histoire véridique de deux Radios de la marine marchande qui ont fait un pari en Juillet 1959.   Le gagnant n’ a pu recevoir l’enjeu du pari qu’en Mai 2010.

 

Les parieurs :

Francois Brose «  Marconiste » du cargo Belge « Mohasi »
Gilbert Garrigues  « sans-fil » du cargo « Ville de Nantes »

                

                    C’était l’époque bénie où le Shah d’Iran régnait dans son pays et où le pétrole coulait à flots . Des millions de Dollars remplissaient les caisses  et permettaient à ce pays sous-développé de se lancer dans des investissements sans limite. Les commandes de matériels divers affluaient en Europe et c’est ainsi que les armateurs envoyaient leurs navires chargés à ras bord dans les ports du Golfe Persique : les infrastructures malheureusement étaient insuffisantes, les capacités portuaires très limitées.

 Le port principal de l’Iran était Khorramshar situé dans la rivière Shatt el Arab  avec un quai permettant l’accostage de deux ou trois navires pas plus . Il n’y avait pas de grues, les cargos déchargeaient avec leurs propres moyens.

                        Le trafic étant important, il s’ensuivait un embouteillage de navires  qui prenaient la file d’attente en mouillant sur rade prés de l’embouchure du Shatt el Arab.

L’organisation du port était folklorique, les communications assurées par une station radio EQZ  qui accusait réception de nos messages mais ne les transmettait pas toujours aux destinataires si ceux-ci n’avaient pas versé le bakchich traditionnel. A cette époque le bakchich était partout obligatoire !  De ce fait les navires en attente n’étaient pas prévenus du moment où ils devaient monter dans le Shatt el Arab : le pilote nous accostait sans préavis et c’était le branle bas pour lever l’ancre et démarrer les machines.

On passait son temps à observer le bateau pilote qui cherchait sa proie parmi les navires au mouillage .On avait des fausses joies en le voyant se diriger vers nous , mais des qu’il était à portée de lecture de notre nom sur la coque , il changeait de cap pour se diriger vers un autre plus chanceux.

C’est dans ce contexte qu’un certain jour de Juillet 1959 le cargo M/S Ville de Nantes de la NOCHAP , vint prendre son mouillage sur cette rade surpeuplée . Le « Ville de Nantes «  faisait son premier voyage après sa sortie des Chantiers du Trait en Seine Maritime .Il était beau comme un sou neuf .Ce navire avait une particularité : c’était l’un des premiers cargos au monde a avoir un réseau de bord en 220 et 380 volts alternatifs   . Le Commandant laissa filer l’ ancre sur trois maillons et on fit comme les autres : on attendit ;

La cote était basse et brumeuse et on la distinguait à peine à la jumelle. Nous étions entourés d’une vingtaine de cargos , certains attendaient une place à quai à Bassorah , d’autres à Abadan. Le plus prés de nous était un cargo Belge  le M/S Mohasi.

 

Le M/S "MOHASI"

 

Les jours s’écoulaient et la veille sur 500 kcs était d’une monotonie extrême. J’entendais mon voisin, le Radio du « Mohasi » , qui s’égosillait sur 2182 kcs en téléphonie pour tenter une liaison avec son Agent de Basrah. Pour le provoquer un peu, j’intervenais sur les ondes pour lui dire qu’il fasse comme tout le monde : attendre. C’était un optimiste car il me fit le pari qu’il serait le premier a remonter le Shatt el Arab pour aller à quai. Je relevais de défi et lui demandais le montant du pari : c’était un Belge  et tout naturellement il m’annonça = une caisse de bière ! et cochon qui s’en dédit !   Bien entendu, on ne pouvait se taper dans la main mais la probabilité d’avoir à payer le gagnant était quasi nulle puisqu’on se dirigeait vers des ports différents.

Quelques jours après on aperçut le bateau pilote se dirigeant vers nous et c’est le Ville de Nantes qui leva l’ancre pour Khorramshar ! Le pauvre Mohasi était abandonné à son triste sort et le pari oublié !

On n’alla pas directement à quai , on nous fit mouiller dans la rivière en face de Khorramshar affourché sur deux ancres tant le courant est fort dans le Shatt el Arab . Dans cet endroit  près de la mer  le courant s’inverse à chaque marée.   Les chaines se croisent à la première renverse de courant. A la deuxième renverse il faut absolument que le navire tourne dans le bon sens pour décroiser les chaines. Les navires qui laissent faire le hasard  se retrouvent au bout de quelques jours avec un sac de nœuds dans leurs chaines : il ne reste plus qu’à appeler un ponton , couper une chaine pour remettre tout en ordre.

 

Le Chatt-el-Arab constitue l'embouchure conjointe du Tigre et de l' Euprate. Il débute à la confluence de ces deux fleuves, au niveau d'une ville nommée Al-Qurnah, à environ 100 km au nord-ouest de Bassorah, en Irak

le Shatt el Arab

 

Avec le Ville de Nantes on n’avait pas ce problème car ce navire était doté d’un Pleuger dans le safran du gouvernail. Au moment de la renverse il suffisait de mettre la barre à 90 ° et donner une impulsion adéquat pour faire partir le navire dans le bon sens.(le système Pleuger consiste en un moteur électrique de 300 CV installé a l’intérieur du safran du gouvernail caréné en conséquence et un autre moteur identique installé dans un tunnel transversal tout a l’avant de la coque)

Enfin notre cargo alla  à quai et les opérations de déchargement s’effectuèrent normalement. Le Ville de Nantes reprit la mer et j’oubliais complètement le pari stupide ; ma vie professionnelle s’écoula paisiblement et vint le moment de la retraite.

 En l’année 2008 , je décidais de me mettre à l’informatique et après quelques semaines de balbutiements je commençais à surfer sur le net : mon intérêt pour les choses de la mer me poussa vers les sites de marine marchande.

 Un jour je lisais les nombreux messages échangés dans un forum de yahoo groupe « mar-mar » et mon attention fut attirée par un internaute Belge qui demandait des renseignements sur un cargo français  des années 50 nommé Ville de Nantes et qui voulait des précisions sur son voyage inaugural en 1959 ; Je sautais sur mon fascicule de navigation pour contrôler que j’avais bien été embarqué sur ce navire à la même époque.  Ce Belge signait ses messages : Brose. Le message que j’avais intercepté sur le forum était assez ancien et je n’avais pas son adresse mail pour lui répondre directement. Quelques jours plus tard ,je retrouvais mon Belge intervenant sur un autre site, le forum French Line ; c’était le 9 Janvier 2009 . Je lui répondis aussitôt et le contact fut établit après échange de nos mail respectifs.

 

Ville de Nantes 1959 : G.Garrigues à droite                                                             Francois Brose a Bandar Shapur en 1959 : en arrière plan un Victory

 

 

 

Sa première question fut : sais-tu qui était Radio sur le Ville de Nantes en juillet 1959 ?   je lui dis = c’est moi !, il était fou de joie  et de fait cette situation était assez extraordinaire : deux personnes qui ignorent leurs noms de famille et qui réussissent à se retrouver au bout de 50 années !!   C’est presque l’histoire de l’aiguille dans le tas de foin !  Il me rappela le pari que nous avions passé. Hélas ma mémoire me faisait défaut, je lui expliquais que je n’avais aucun souvenir de ce pari . Mais il était formel et sur de lui, il y avait bien eu un pari entre nous et j’en étais le gagnant. Il fallait honorer les termes du contrat qui nous liait et il était prêt à me remettre le gros lot !

Il habitait dans les Ardennes belges et moi à proximité de Rouen : ce n’était pas très facile de se rencontrer mais encore une fois la providence nous aida : il avait décidé de passer deux semaines de vacances au mois de Mai 2010 dans les cotes du Nord. De notre coté  nous avions l’habitude de séjourner 2 ou 3 semaines à la même époque dans le Finistère. Cette fois ci l’occasion était trop belle, rendez vous fut pris  et un beau jour nous vîmes débarquer le parieur a la maison.

 

 51 ANS après le pari, je reçus en mains propres la caisse de bière, montant de l’enjeu !

 

 

Francois Brose racontant sa vie

 

Quelle joie et quelle émotion de se  retrouver après tant de temps = à l’époque nos échanges se faisaient en morse et on ne s’était jamais vu. On évoqua avec nostalgie l’enfer du Golfe Persique en été, les escales  de Bandar Shapur, de Bandar Abbas, le Koweit, ras Tanura etc…

 

 Tout cela était bien loin dans nos mémoires, mais c’était notre jeunesse qui était évoquée aussi nous étions émus plus que nous voulions le laisser paraître. C’était la Nostalgie à l’état brut ! Chacun fit le récit de sa vie, on compta le nombre d’enfants et de Petits enfants et on but une bonne bouteille a la santé de tous les anciens Radios de la marine marchande, profession aujourd’hui disparue.

Désormais une amitié était née = un échange de mails nombreux égaye nos soirées, on parle de tout et de rien mais la nostalgie du métier l’emporte. Chacun s’est équipé d’une  pioche et d’un buzzer et on s’envoie des textes en morse comme au bon vieux temps. Gaminerie, me direz-vous ?  je ne pense pas, c’est simplement de désir de ne pas vieillir et de revivre sa jeunesse, une époque révolue où il faisait bon vivre et ou la solidarité des gens de mer n’était pas un vain mot.

Gilbert Garrigues

 

 

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